Anne Nivat : « Les femmes sont exceptionnelles en temps de guerre »

April 29, 2013 at 12:15 am | Posted in Turkmens | Leave a comment
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Anne Nivat : « Les femmes sont exceptionnelles en temps de guerre »

Par Emilie Poyard – Le 18/03/2013

Anne Nivat Les femmes sont exceptionnelles en temps de guerre
Légende : Anne Nivat et la famille de Nidret Hashim Al-Hurmuzie, à Kirkuk.

Ce soir, ne ratez pas le très bon documentaire d’Anne Nivat, « Irak, l’ombre de la guerre ». La reporter de guerre française est rentrée cet automne d’Irak où elle a retrouvé les familles qui l’ont accueillie depuis 2003, à chacun de ces reportages. La journaliste indépendante, récompensée en 2000 par le prix Albert-Londres, a demandé à tous comment ils ont traversé la guerre. Et comment ils vivent aujourd’hui. Intimiste et incisif, ce film donne à voir les liens qu’elle a tissés avec des Irakiens, qu’ils soient prof, pharmacien, ex-amiral ou prêtre, tout en dressant un portrait du Bagdad d’aujourd’hui. Avec un dur constat : malgré la chute de Sadam Hussein, l’Irak peine à se reconstruire. Interview.

ELLE.fr. Pourquoi ce documentaire ?
Anne Nivat. C’est la première fois que j’accepte de faire des images. J’avais envie de décrire par le menu avec détails et minutie la vie des gens que j’ai appris à connaître durant la guerre, et qui m’ont fait confiance en m’accueillant chez eux et en assurant ma protection. Je me suis dit que si je pouvais montrer les liens qui nous unissent, ce serait fort. J’ai aussi voulu souligner que la guerre c’est la déshumanisation totale, ce n’est pas un jeu vidéo mais la réalité pour beaucoup de peuples. Quelle chance on a en France : on est dans l’ultra confort, dans la bulle, et au dehors, ça bout, ça crépite.

ELLE.fr. Alors, est-elle vraiment terminée la guerre en Irak ?
Anne Nivat. La guerre n’est pas finie. Dans aucun des trois pays où j’ai travaillé, l’Irak, l’Afghanistan, et la Tchétchénie, la guerre n’est terminée. On aimerait que ça s’arrête, qu’il y ait un début et une fin. La réalité est dans l’entre-deux. En Irak, il y a beaucoup de méfiance, une attitude anarchique. Aujourd’hui, l’Irak c’est le chaos. Il y a moins de contrôles qu’avant mais ce n’est pas normal qu’il y en ait autant, alors que la situation est censée s’être améliorée. Les gens vivent dans la peur, l’angoisse, des sentiments qui n’aident pas à un contexte plus optimiste. Nidret qui est prof d’anglais à Kirkuk, a le sourire mais elle dit des choses très dures, par exemple : « depuis 1991, le début de la guerre en Irak, on ne vit pas, on est des gens morts ». Et pourtant, elle affirme ne jamais vouloir quitter son pays. J’ai demandé à Tarlouk, qui est pharmacien à Bagdad, s’il voudrait partir. Il dit que oui, il dit que non, beaucoup d’Irakiens sont dans ce paradoxe. C’est la difficulté de vivre dans un pays en guerre où rien n’est clair.

ELLE.fr. Au niveau des droits des femmes, où en est-on ?
Anne Nivat. A un moment, nous filmons dans une galerie d’art à Bagdad. Il y a une jeune fille qui nous explique qu’auparavant, elle n’était pas voilée. Alors que maintenant si, et elle se fait accompagner en voiture sur son lieu de travail. Quand je vais en Irak, je porte aussi l’abaya et le voile. Il y a un réflexe ultra conservateur : la femme est toujours la première victime de ce cheminement à rebours. Et encore plus pour moi qui suis étrangère. J’essaye donc d’être la plus discrète possible. En Afghanistan, je portais une burqa, en Tchétchénie une jupe longue et un foulard dans les cheveux. A chaque fois, je parle avec des femmes qui regrettent la permissivité d’avant. Pendant la guerre, elles sont obligées de se vêtir encore plus.

ELLE.fr. C’est dans cette galerie que vous vous réfugiez durant la guerre pour « souffler des bruits qui vous hantaient »…
Anne Nivat. Les bruits de la guerre, on s’y habitue. On entend les hélicoptères, les avions, les rafales de kalachnikov, les tirs d’armes légères ou lourdes. On sait reconnaître d’où proviennent ces tirs, la distance qui nous en sépare. En temps de guerre, on a uniquement son oreille pour s’orienter. Parfois, les tirs cessent tout d’un coup et on entend encore mieux : une mobylette qui passe, les oiseaux, le silence aussi. A Bagdad, il n’y avait plus de circulation pendant la guerre. Cela me fait penser à la première fois de ma vie sous un bombardement. C’était en 1999 ou 2000, dans la montagne en Tchétchénie, et j’ai entendu les oiseaux. C’était merveilleux, puis les tirs ont repris. C’est ça la guerre : d’un instant à l’autre, ça peut basculer.

ELLE.fr. Etre reporter de guerre lorsqu’on est une femme, c’est plus difficile ?
Anne Nivat. J’ai toujours dit que c’était beaucoup plus facile d’être une femme, car la femme passe inaperçue. Le deuxième atout est qu’on a accès aux autres femmes. Par exemple, en Afghanistan, les femmes ne parleront jamais à un homme, d’autant plus s’il est étranger. Une femme journaliste a accès plus facilement aux femmes, et par là même à un autre pan de l’histoire. Ce sont elles qui dirigent le foyer : et le foyer, c’est tout ce qu’il reste dans la guerre. Elles sont des maîtresses de maison, des maîtresses de jeu, car elles prennent les risques les plus grands pour nourrir tout le monde. Les femmes sont exceptionnelles en temps de guerre.

 

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